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Schieweschlawe, Schybaschlaha, ou Scheibenfeuer…

13 mars 2014

Mais que signifient donc ce charabia barbare venu d’outre-tombe ???? Nous pourrions traduire ces termes alémaniques en « disque frappé » ou « disque brûlé ».

De quoi s’agit-il ? C’est une tradition germanique liée au carnaval ; une très ancienne coutume d’Europe centrale où des disques incandescents de bois sont jetés au moyen de piques depuis les pentes des collines vers la vallée, afin d’expulser les esprits de l’hiver. Cette tradition s’était fixée précisément là où une éminence naturelle permettait à l’arabesque rougeoyante de rendre son plus bel effet.

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Le premier document attestant des Scheibenschlagen date du XIème siècle. Il s’agit d’une gravure datant du 21 mars 1090 et expose qu’un couvent a été incendié à LORSCH, en Allemagne, par un disque enflammé lancé lors d’une fête d’équinoxe de printemps. Toutefois, des origines encore plus anciennes semblent exister, puisqu’un capitulaire de Charlemagne datant de 742 interdisait déjà de tels feux en raison des dangers qu’ils présentaient pour les habitations !

Nous retrouvons cette pratique depuis la Souabe-alémanique jusqu’au Tyrol du Sud. Mais c’est essentiellement autour de la partie Sud de la plaine du Rhin (Forêt-Noire, Breisgau, région de Bâle, Alsace), dans le Vorarlberg, dans les régions du Tyrol de l’Ouest et du Sud, dans les Grisons et dans la vallée du Rhin de Coire que la tradition est la plus ancrée. Quoique nous trouvons même des équivalents jusqu’en Roumanie !

Cette fête correspond à une survivance d’anciens rites païens. Nos ancêtres voyaient deux forces s’affronter : le monde favorable de l’été et le monde hostile de l’hiver. Pour eux, qui vivaient au rythme de la Nature, c’était un éternel combat entre lumière et ténèbres, entre la vie et la mort. Les rites qu’ils pratiquaient tel le Scheibenschlagen devaient favoriser les forces magiques ainsi que le réveil de la nature. Bien plus, les disques enflammés projetés dans la nuit, devaient chasser le froid de l’hiver et les mauvais esprits.

Chaque lanceur formulait ainsi des vœux de prospérité pour la saison à venir. En réussissant à lancer son disque haut et loin, on pensait s’attirer les faveurs des Dieux.

La coutume a toujours lieu le premier week-end de carême, appelé Buurefasnacht (carnaval des paysans ou vieux carnaval). Seul le village de Bernau, en Forêt-Noire, organise jusqu’à huit lancés de disques durant la semaine de carnaval sauf le mercredi des Cendres. De nos jours ce sont les organisations du village, les clubs ou les pompiers volontaires qui organisent cet événement. L’endroit où le feu est allumé et les disques sont battus se nomme dans de nombreux endroits Scheibenbühel ou roches des disques.

Dans les Grisons, ce sont les jeunes conscrits qui organisent la fête et jettent les disques en poussant leur dicton en romanche : « Oh tgei biala schibetta per la… (nom d’une fille) », soit : « Oh quelle belle roue pour… » ! En Suisse on donne à cette coutume le terme de « Schybaschlaha ».

Chez nous en Alsace, c’est le « Schieweschlawe ». Le lancer de disques le plus renommé à lieu à OFFWILLER, petit village au Nord du Bas-Rhin. Plusieurs semaines avant le carnaval, les préparatifs commencent. Toutes les bonnes volontés du village, quel que soit leur âge ou leur fonction, ramassent du bois mort dans la forêt communale et le déposent dans une clairière qui domine le village (le Schiewebarri). Là, sept grandes pierres plates sont dressées de manière à former autant de tremplins dirigés vers la vallée. Dans d’autres endroits, faute de pierres spécifiques, c’est un simple chevalet fait d’une planche de bois qui est utilisé pour frapper le disque.

Un grand feu est allumé dans l’après-midi. Dans les villages organisateurs, une atmosphère étrange et feutrée indique que derrière les petits carreaux des fenêtres se réjouissent des familles qui se livrent aux ultimes préparatifs de la fête… Les habitants et les familles se rencontrent et dégustent des boissons chaudes et des pâtisseries locales, les traditionnels Fasenachtskiechle (beignets de carnaval) qui, par leur forme, rappellent les disques du Schieweschlawe

Au crépuscule, le ciel rougeoyant annonce le début des festivités. Les habitants sortent de chez eux. La plus part portent des colliers de disques et tiennent de longs bâtons de noisetier. Souvent, une procession aux flambeaux les mène au Schiewebarri.Schiebi 02

Les disques, en bois de hêtre, sont selon les endroits, carrés ou ronds et d’un diamètre de 10 à 12 cm pour une épaisseur d’environ 2 cm. Ils sont percés au centre et sont achetés chez le menuisier du village ou sur les lieux mêmes du lancer. Il y a quelques années encore, chaque famille taillait ses propres disques dans des rondelles de bois de hêtres dont on amincissait les bords à coups de hachette. Le trou du centre était percé soit à la tarière, soit au fer rouge. Il en coute environ 12 € les 25.

Fixés solidement sur les bâtons, les disques sont ensuite placés dans l’énorme bûcher. Le bord aminci s’enflamme rapidement. Le lanceur brandit ensuite le disque rougeoyant en le faisant tournoyer au-dessus de sa tête, ainsi sa lueur sera renforcée par le balancer du bâton. Le lanceur s’approche alors d’un des tremplins de bois ou de pierre et durant ses moulinets énonce souvent des formules comme celle-ci :

« Schiebi, schiebo, wem soll die Schiebe go? Die Schiebe soll em (nom de l’élue) go. Goht sie it, so gilt sie it ! » Ce qui pourrait se traduire en : « Schiebi, schiebo, pour qui doit aller le disque ? Le disque devrait aller pour (xxx). S’il n’y va pas, elle ne viendra pas à moi ».

Le disque est alors frappé avec dextérité contre le tremplin : il rebondit en lançant des étincelles et le voilà parti dans l’air comme une étoile filante qui décrit une gracieuse courbe lumineuse vers la vallée. Bien entendu, il s’agit de lancer son disque avec adresse, haut et loin et de lui faire suivre une trajectoire harmonieuse.

Les femmes restent pour la plupart spectatrices, mais n’en encouragent pas moins leur famille. Certains virtuoses envoient leurs disques avec aisance et nonchalance et recueillent des cris et des sifflements d’admiration, d’autres, plus maladroits ou malchanceux se retrouvent hués !

Toute la veillée est ainsi rythmée par de petites émotions et l’événement n’est terminé que quand tous les ménages ont jeté leurs disques ce qui peut durer longtemps.

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Malgré l’originalité de cette coutume, chaque village insiste sur le fait que le Schieweschlawe doit rester authentique ! Aussi, les festivités ne sont entourées d’aucune publicité ni d’aucun commerce. A vous de trouver les bonnes adresses en Alsace et Outre-Rhin et de regarder dans votre calendrier quand tombe le premier week-end de Carême !

Le Schieweschlawe célèbre l’équinoxe de printemps. A partir de cette date les journées commencent à être plus longues que les nuits. Dans la préhistoire, les Européens appelaient déjà la renaissance du soleil par toutes sortes de manifestations visuelles ; avec cette coutume, nous perpétuons une pratique issue de la nuit des temps. Comme nos ancêtres, nous lançons vers la voute céleste des centaines de petits soleils qui sont autant de lueurs d’espoirs, autant de prières pour un retour rapide du printemps.

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